Frederic Mompou disait que la meilleure parole est celle qu’on ne dit pas, et qu’il se voyait comme un homme de peu de mots et un compositeur de peu de notes. Il ajoutait que la musique s’écrit pour l’inexprimable : elle doit sembler sortir de l’ombre pour y retourner.
Dans le paysage musical du XX? siècle, dominé par les ruptures (dodécaphonisme, sérialisme, néoclassicisme, musique concrète), Frederic Mompou (Barcelone, 1893-1987) occupe une position singulière. Il n’a fondé aucune école, n’a pas écrit de manifeste et a surtout composé pour le piano. Pourtant, son œuvre exerce une fascination durable, que le public et les interprètes ne démentent pas.
Comment une musique qui renonce à l’ambition formelle, au développement et à la virtuosité peut-elle constituer une esthétique à part entière ? Mompou ne cherche pas à "faire moins" mais à faire autrement : il déplace le centre de gravité de la composition de la construction vers la résonance, du discours vers l’instant, du développement vers la contemplation.
La biographie de Mompou éclaire son esthétique de façon inhabituellement directe. Par sa mère, d’origine française, il appartient à une famille de fondeurs de cloches. Le compositeur a toujours rattaché sa sensibilité sonore à cette enfance : l’attention portée à l’attaque, à la résonance, à l’harmonique qui persiste après le choc. On retrouve cette idée dans toute son œuvre : une note jouée n’est pas un point de départ vers une phrase, c’est un événement dont on écoute la durée et l’extinction.
Il y a dans l’interprétation d’Emili Brugalla dans les oeuvres présentes dans ce disque ("Variations sur un thème de Chopin", "Impresiones íntimas", "Cants màgics", "Charmes", "Trois Variations") l’envie de retrouver la simplicité première d’un geste musical, de trouver une conception du temps musical comme flux respiré ("Cants màgics", "les Charmes") de laisser s’installer un climat, de créer ce que l’on pourrait appeler une dramaturgie de l’attention.
Dans les "Impresiones íntimas", il met en lumière une fluidité de la ligne, discrétion expressive, harmonie qui glisse plutôt qu’elle n’affirme, des couleurs harmoniques, un usage de la résonance.
Brugalla joue dans le clavier : doigts proches des touches, enfoncement lent, poids du bras plutôt que frappe du doigt. Le son après le contact, pas le contact. Les fins de phrase se dissolvent dans la résonance de la pédale ou dans des silences que l’écriture ménage explicitement et c’est superbe.
